Episode #3. Fin de l’étude en réception : Seine-Saint-Denis, dernière étape

93La phase d’entretiens de la vague 1 de notre étude en réception est désormais achevée.

Si le matériau oral accumulé nous satisfait scientifiquement, la démarche nous a en revanche personnellement tous éprouvés. Au final, nous avons rencontré 37 personnes. Habitants de Seine-Saint-Denis, d’Amiens ou de Paris, femmes ou hommes, étudiants, jeunes actifs ou retraités, musulmans, catholiques, juifs ou athées : ils nous ont parlé de leur rapport aux médias et de leur ressenti face au traitement journalistique des attentats. Mais surtout, ils nous ont parlé de la France d’aujourd’hui, de la société dans laquelle ils vivent, de leur regard sur les institutions et leurs concitoyens. Et de ce point de vue, le constat est désarçonnant, préoccupant.

A rebours d’une conception positive de l’interdépendance éliassienne entre les groupes sociaux comme travail de configuration de la réalité sociale, leur discours nous renvoie régulièrement le spectre d’une société divisée, morcelée, parfois irréconciliable, si peu capable d’altérité, si rétive au dialogue, si impuissante à se trouver des intérêts communs. L’expression récurrente d’une compassion pour les victimes des attentats apparaît comme le seul contrepoint positif de ce constat.

Reste une parole dure à entendre, qui nous interpelle forcément en tant que chercheurs, nous qui nous évertuons à rendre intelligible le contemporain et à structurer une pensée sur les phénomènes que nous observons. A écouter bon nombre de ces personnes, il y a de quoi s’interroger sur l’absence de confiance, voire de croyance en l’existence de ces cadres structurants qui favorisent le sentiment d’appartenance collective. Comme si les individus, livrés à eux-mêmes, abandonnés et défiants à l’égard de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une autorité instituée (médias, politique, école, etc.) manifestaient plus spontanément rancœur et lassitude. Pour certains, nous avons ressenti que notre attention accordée dans le cadre de ces entretiens remplissait chez eux une fonction cathartique…

S’agissant de la télévision, à laquelle tous se sont exposés – et parfois assidument – au moment des attentats, la désapprobation est impulsive, intense et quasi-unanime. Ce n’est que lorsque nous demandons si rien de ce qui a été diffusé ne leur a plu que ressort la satisfaction de partager à travers l’écran les moments d’hommage ou l’expression de quelques figures positives comme celle du petit Brandon ou de « mamie Danielle » invitant à la fraternisation.

Notre analyse ne fait que commencer mais nous le mesurons lucidement : cette France fatiguée de 2016, cette société perpétuellement post-attentat et sempiternellement pré-électorale, vit dans une troublante pesanteur.

A suivre…

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